En faisant la toilette du souvenir, on retient de Félix ÉBOUÉ son ralliement à la France Libre dès août 1940. Des statues lui rendent hommage et des édifices portent son nom  mais on oublie combien cet homme a marqué les Antilles de son empreinte.

Son parcours de Cayenne à l’Afrique

  • Enfance et formation

Félix ÉBOUÉ est né à Cayenne le 26 décembre 1884. Son  père dirigeant une exploitation aurifère à Mana, c’est surtout sa mère, Marie Joséphine Léveillé, qui assure son éducation. Elève sérieux, à 14 ans il est lauréat du concours des Bourses métropolitaines. En 1898, il quitte donc la Guyane pour d’abord terminer son collège à Talence puis intégrer le lycée Montaigne de Bordeaux. Il obtient un baccalauréat littéraire. Il s’inscrit à la faculté de droit. En 1906, il est reçu à l’Ecole Coloniale et ressort bon dernier trois ans plus tard parce que sa vie parisienne est dense : préparation de trois diplômes (droit, administration coloniale, langues orientales), jeux, théâtre, sport (l’athlétisme, le football et surtout le rugby).

  • La carrière africaine

A la sortie de l’Ecole coloniale, il est affecté au Congo, colonie à laquelle tout le monde se refuse. Il faut dire qu’elle a tout pour déplaire : c’est un territoire sans infrastructures, non pacifié où les autochtones luttent contre les européens qui s’accaparent le caoutchouc et l’ivoire ; la nature est jugée hostile ; la volonté est clairement affichée de ne pas abonder les budgets pour développer la colonie. Peu importe, Félix Eboué est passionné de l’Afrique. Il brave les difficultés et les préjugés sur un homme de couleur en uniforme.

Ses prédispositions pour l’anthropologie l’aident à communiquer avec les chefs de tribus. Sa méthode, basée sur l’écoute et non la force, lui vaut la méfiance de Paris. Sa carrière en pâtit fortement. Nommé administrateur adjoint en 1910,  il ne devient administrateur qu’en 1917. Son cautionnement des idées de Batouala, réquisitoire contre les pratiques coloniales,  écrit par son ami René Maran freine sa progression. Il attend 1931 pour devenir administrateur  chef. Il passe 21 ans en Afrique Equatoriale Française.

De 1932 à 1938 : le séjour aux Antilles

  • L’affectation en Martinique

Par décret du 28 janvier 1932, Félix Eboué est nommé Secrétaire général du gouvernement de la Martinique. Durant une période de deux ans, il a l’occasion d’assurer l’intérim du gouverneur. Dans un contexte de crise économique, il encourage la polyculture et étudie particulièrement la culture de la banane pour laquelle il multiplie les interventions auprès du pouvoir central. Il entreprend une opération de résorption de l’habitat insalubre à Fort-de-France et s’attaque à la fraude électorale. Il ose organiser une soirée de gala pour le tout-venant. Ça barde au retour du Gouverneur qui exprime un désaccord insurmontable. Il s’ensuit un rappel à Paris, en mai 1934, et une affectation Soudan Français (actuel Mali).

  • Un gouverneur « noir 100% » en Guadeloupe

Le 29 septembre 1936, Félix Eboué est nommé Gouverneur intérimaire de la Guadeloupe. Le 10 octobre, il embarque pour Pointe-à-Pitre où il  arrive le 21 octobre avant de se rendre à Basse-Terre. Sa nomination suscite beaucoup d’espoir et il est accueilli par de nombreuses personnalités.

Il indique d’emblée vouloir « travailler dans une étroite union, dans une parfaite communauté d’idées et d’aspirations au développement ».

Si Félix Eboué se dit « prêt sans cesse à défendre les intérêts d’une population si attachante », son allocution laisse transparaitre son indéfectible attachement à la Mère-Patrie qu’il souhaite « toujours plus belle et plus prospère ».

Il prend officiellement ses fonctions le 27 octobre 1936.

  • Le projets d’Eboué pour la Guadeloupe

Le contexte de l’année 1936 est le suivant : des efforts de construction ont été fait suite au cyclone de 1928, les promesses du Tricentenaire sont fraîches, il y a eu des conquêtes sociales grâce au Front Populaire (institution des 15 jours de congés payés, réduction du temps de travail à 40 heures, établissement de conventions collectives). Aussi, les conseillers généraux attendent d’Eboué « qu’il veille à l’application la plus complète des œuvres sociales ».

Le discours prononcé le 31 octobre 1936, à l’ouverture de la deuxième session ordinaire du Conseil Général, est donc mâtiné de social :

  • Pour la politique agricole, il évoque les questions du logement dans les campagnes, des assurances agricoles, d’un programme agraire et de l’accession à la propriété des masses laborieuses par l’institution du Crédit Agricole ;
  • Pour la politique de grands travaux, il souhaite étendre le réseau routier, augmenter l’équipement électrique (850 abonnés à l’époque), continuer les travaux du port de Pointe-à-Pitre ;
  • Pour la politique scolaire, il suggère l’utilisation de méthodes d’enseignement plus actives à l’aide du cinéma et du phonographe et promeut l’enseignement technique en indiquant « qu’il n’y a aucune déchéance à être ce qu’on est convenu d’appeler un « Manuel »  (…) puisque « la noblesse du métier (…) réside, tout comme dans les professions dites intellectuelles, dans la conscience professionnelle, la probité du labeur et l’orgueil du travail bien fait » ;
  • Pour la politique sanitaire, dans une Guadeloupe en proie à la lèpre et au paludisme, il entend multiplier les dispensaires;
  • Pour la politique sportive, il entend porter les projets de construction des stades de Basse-Terre et Pointe-à-Pitre ;
  • Pour la politique touristique, il souhaite la création d’un Bureau central du tourisme, et surtout l’aménagement des sites naturels[1] (Ravine Chaude, Centre balnéaire de Dolé, Soufrière, vestiges précolombiens) : Dès son arrivée, il est confronté à des conflits syndicaux.

En 1937, il s’attache à réorganiser l’assistance publique et à traiter la problématique d’assainissement des eaux.

  • « Jouer le jeu » d’octobre 1936 à juillet 1938

Durant 21 mois, Félix ÉBOUÉ assure la paix sociale. Il affronte les grèves des dockers et des ouvriers de la canne en dialoguant avec toutes les parties. Son leitmotiv : « Je préfère perdre mon poste et mes broderies de Gouverneur plutôt que de faire tirer sur le peuple ».

Malgré une popularité grandissante, il est attaqué pour une administration non partisane qui tranche avec celle de ses prédécesseurs. On l’accuse de gaspillage suite à l’organisation d’une croisière visant à rapprocher les martiniquais et les guadeloupéens. Les difficultés du Front Populaire le déstabilisent. Le président de la Chambre de commerce lui reproche de grever les charges de production au profit des ouvriers et de  pêcher « par excès de bonté ». L’un de ses plus virulents détracteurs est Maurice Satineau qui manœuvre pour qu’il soit rappelé par la Rue Oudinot.

On lui reconnait volontiers le bon verbe[2]. A n’en point douter, le discours « Jouer le jeu » prononcé le 1er juillet 1937, à la distribution des prix du lycée Carnot de Pointe-à-Pitre.

Il l’aura dit : « Jouer le jeu c’est accepter la décision de l’arbitre que vous avez choisi ou que le libre jeu des institutions vous a imposé ».

Le 26 juillet 1938, rappelé par le ministre Mandel, Félix Eboué quitte la Guadeloupe. Il lui aura « tourné le dos, mais pas le cœur ».

Il l’aura dit : « Jouer le jeu c’est respecter nos valeurs nationales (…) vivre et mourir pour elles ». Sa nomination au Tchad contribuera à sceller sa destinée historique[3].

[1] « Au moment où un peu partout dans le monde, le génie humain s’efforce à créer, parfois de toutes pièces, des centres d’attraction pour le touriste, la Guadeloupe, si riche en beautés naturelles, peut et doit devenir un des pôles du grand tourisme. »

[2] Cf. « Félix Éboué – Les années guadeloupéennes » Discours de 1936 à 1938 commentés par René Bélénus

[3] Cf. Dates 26/08/1940 et 17/05/1944 in « Les Antilles et la Guyane en 365 dates » paru chez CARAIBEDITIONS

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