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Chronique

EDA MISSO N°5 du 23 avril 2018

Hotep ! Bienvenus dans EDA MISSO, la rubrique Woucikam du ZCL. Hotep, à vous chers téléspectateurs de Canal 10 et chers auditeurs de C10 FM.

EDA MISO a pour objectif de nous aider à mieux comprendre notre langue maternelle que l’on appelle communément le créole. Elle vise également à mieux comprendre les mythes fondateurs de nos ancêtres de la vallée du Nil dont nous avons hérité et dont nous usons aujourd’hui encore.

DZ : Jean-Luc, j’ai noté qu’en page 487 de votre livre, vous dites qu’il faut se garder de rejeter certains éléments de notre lexique jugés trop français au profit d’autres qui paraissent plus authentiquement africains.  Qu’en est-il exactement ?

JLD : Effectivement Danick, dans notre processus d’investigation des origines de notre patrimoine linguistique, la tentation d’éliminer certains termes trop évidemment français est forte. Mais cela peut occasionner des pertes d’informations précieuses.

DZ : Ah ? Donc vous ne tranchez pas par exemple, entre lembé et gwo pwel ?

JLD : Certainement pas, et je vous dirai pour quoi. Lembé et gwo pwel sont deux termes liés au même mythe fondateur égyptien, celui de la passion d’Osiris.

DZ : Ah ? Vous remonteriez jusque-là ?

JLD : Tout à fait ! J’ai déjà évoqué ici le mythe de la passion d’Ousiré, ou comment Seth, propre frère d’Osiris, lui tend un piège, le met à mort, découpe sa dépouille en morceaux qu’il disperse à la surface de la terre. La suite de ce mythe dit que Isis, son épouse, inconsolable et folle de chagrin, a versé des larmes si abondantes qu’elles étaient responsables des crues du Nil. Il s’agit bien ici d’une veuve en proie à un chagrin d’amour en raison de la perte de l’amour de sa vie.

Voici maintenant l’idéogramme qui désigne la saison de l’inondation. Notons que cette saison se dit Akhet selon la convention de l’égyptologie.

(Lembé/gwo pwel image 1)

 

La racine est Hak, la même qui chez nous signifie « rien ». Ici, elle désigne une étendue d’eau qui cache tout. On ne voit plus rien. En égyptien ancien on dira : hak : « rasé », « pillé », terme qui s’inscrit dans le même ordre d’idée.

Notez, chers téléspectateurs que cette graphie comporte trois éléments principaux.

 (Lembé/gwo pwel image 2)

Il y a d’abord le rapace qui en duala se dit : mbéla et désigne «l’aigle», le «faucon». Curieusement son homonyme en lingala est : mpéla «crue», «inondation» ou encore le bobangi : mpela «crue», «inondation». On dit donc que le b s’est réalisé en p. Or cette crue est figurée par le deuxième signe qui représente une étendue d’eau d’où émergent des végétaux aquatiques.

Ce signe indique une homonymie entre le nom des végétaux et ceux des eaux.

(Lembé/gwo pwel image 3)

Exemple : le kilema : iruwa «lac» et le ngurimi : riuwa «fleur», le swahili : ziwa «lac» et ua «fleur», le manda : duwa «lac» et le maviha : duva «fleur», le léfo : madè : « fleuve » et le woucikam madè : « madère », « dachine », « taro » (colocassia esculenta)

Voyons enfin le troisième signe qui figure un placenta.

(Lembé/gwo pwel image 4)

Il entretient un lien avec les eaux dans la mesure ou le lingala : mbula «pluie» est homonyme de mbula «vagin» dans la même langue et du kikongo : di.bula «placenta»,

DZ : C’est à peu près la même racine bula que l’on entend à chaque fois ?

JLD : C’est en tout cas le principe de la méthode Kuma : identifier la racine commune à tous ces éléments présentés afin de dégager le concept. Revenons à notre rapace. Le duala : mbéla «aigle», «faucon» est à rattacher à la série suivante  :

(Lembé/gwo pwel image 6)

lingala : lembisa «démoralisé», «démotivé»,

lingala : kolembe «défaillir»

lingala : bolembi «découragement»

kara : lembela «se taire»

kara : lembéla «affection»

 

Cette série nous conduit donc au termes woucikam :

Péla : se taire

Lembé : « peine de cœur », « être découragé, démoralisé, démotivé en raison d’une peine de cœur ».

DZ : Qu’en est-il donc de Gwo pwel, comment peut-on le rattacher à cet ensemble ? Mon sentiment c’est qu’il s’agit plutôt de la traduction du français « gros poil » non ?

JLD : Je dirais oui, et non. Reconnaissez Danick que si vous dites à un français de l’hexagone, qui ne comprend rien au woucikam, que vous avez un gros poil, il risque de vous regarder d’un air interrogatif. C’est dire que cette expression trouve son enracinement ailleurs. Pour mieux comprendre le lien qui peut exister entre le chagrin et le poil, il faut se souvenir que chez nos ancêtres de la vallée du Nil, se laisser pousser la barbe est un signe de deuil.  D’ailleurs les mots de la barbe, sont également ceux du deuil à l’image de cette série :

(Lembé/gwo pwel image 7)

lori : ndey «barbe»

dinga : ndey «barbe»

nzadi : ndwé «barbe»

ndamba : ndefu «barbe»

swahili : ndevu «barbe»

lingala : mandefu «barbe»

L’expression « Gwo pwel » nous incite donc à rechercher les mots du poil et ses homonymes en égyptien ancien. Or voilà le résultat.

(Lembé/gwo pwel image 8)

Le poil se dit : gemh.t. Ce terme désigne aussi bien le poil, que la coupe de cheveux au ras des tempes.

Ce terme à un homonyme gemh qui signifie : « pleurer », « gémir ».

Nous y voilà ! Gwo pwel, rejoint donc lembé. Mais ces deux termes sont-ils liés au mythe de la passion d’Osiris et aux larmes d’Isis (Aseta) ?

(Lembé/gwo pwel image 9)

La réponse est oui, vu que nous avons pour terminer : gemh.t , le même terme mis au féminin par ajout du t en position finale qui indique ce fait. gemh.t  désigne alors la veuve, la femme qui pleure, la femme qui gémit. Et cette femme, c’est d’abord Isis (Aséta), l’épouse éplorée d’Ousiré (Osiris).

Conclusion : Gardons-nous de toute conclusion hâtive. Gardons-nous de rejeter les expressions francisées de notre lexique. Il nous faut, tout au contraire, tout conserver, tout analyser. Agir autrement serait une erreur qui nous ferait rejeter un flot d’informations précieuses pour la bonne compréhension de notre société woucikam.

 

C’est tout pour aujourd’hui, A la semaine prochaine. HOTEP !